A la recherche du sens perdu

S’il fallait réfléchir au monde qui nous entoure et à la vitesse à laquelle les choses changent, il serait peut-être opportun de se demander ce qui se passe dans le monde musulman qui n’arrive quasiment pas à suivre le rythme du changement. A observer les difficultés que rencontrent les pays musulmans, que ce soit sur les plans économique, scientifique, culturel, social ou politique, ils restent à la traîne du monde. Serait-ce que les musulmans eux-mêmes n’arrivent pas à comprendre le monde qui les entoure en raison de leur appartenance à l’Islam. Ou alors que l’Islam ne peut plus s’intégrer au monde parce que dépassé ?

Par M.C. Belamine

L’image qui s’impose du monde musulman, c’est celle de tous ses drames à travers la planète, et la situation d’empirer sur tous les territoires musulmans et dans toutes les communautés musulmanes sur terre qui souffrent de maux divers. La société musulmane est confrontée aujourd’hui à mille et uns handicaps. L’analphabétisme, la pauvreté, la corruption, les inégalités sociales, les pouvoirs dictatoriaux et autres maux caractéristiques de sociétés déphasées et en crise, mais malgré tout elle conserve encore des qualités qui maintiennent sa cohésion sociale telles que les solidarités familiales et humaines.

Ce tableau sombre du monde musulman renforce la thèse dans le monde occidental que l’’Islam est au mieux une utopie. Dans le monde musulman, il est un grand et brillant passé et une réalité future. Mais, ces dernières années, l’Islam est quasiment accusé d’être à l’origine de toutes les violences. Or, entre les perceptions des uns et des autres, la réalité git souvent dans les concepts et les énoncés mal posés ou mal saisis, parfois mal transmis. De glissements sémantiques en signifiés insignifiants, les exercices linguistiques nous entrainent vers autant d’incompréhensions que de lectures contradictoires.

L’agression, une constante historique ?

Et la domination de la civilisation occidentale impose ses « valeurs » comme autant de normes universelles et ses interprétations des autres cultures comme autant de vérités immuables. C’est ainsi que le monde musulman, en dehors de ses défauts, est confronté depuis des siècles à une propagande qui n’aide pas à sa meilleure connaissance. Si le Moyen-âge européen et sa cohorte de rois et papes chrétiens alléchés par les richesses supposées des pays musulmans, a déclenché les premiers véritables conflits avec le Monde de l’Islam pour de sordides questions d’intérêts, en utilisant des prétextes pseudo « mystiques » pour mobiliser et motiver des populations miséreuses et ignorantes en les fanatisant ; le problème de l’agression qui se répète se pose en des termes quasi équivalents.

Les média cultivent la culture de l’ignorance du monde occidental sur les réalités musulmanes. Ils se font régulièrement les propagateurs de contre-vérités historiques ou d’ambiguïtés. L’essentiel des titres frisent de façon systématique la provocation pour doper les ventes des publications ou encore « secouer » l’audimat des chaînes de télévision en quête d’images « fortes ». La société est ainsi préparée à écouter n’importe quel message sur le monde musulman. Elle est d’une certaine manière préparée à accepter des décisions politiques telles que des déclarations de guerre ou des lois contraires à ses propres référents parce qu’elles touchent en premier les populations musulmanes.

Les nouvelles acceptions

De ce fait, le vocabulaire employé correspond très souvent à une projection de fantasmes aux antipodes de la réalité de l’Islam. Les termes les plus usités sont très souvent un amalgame de références plutôt judéo-chrétiennes, quand les termes eux-mêmes ne sont pas traduits à l’opposé de ce qu’ils signifient dans la réalité musulmane. Parfois, le travail de traduction ou d’interprétation en question n’est pas totalement innocent. Pour ne citer que l’exemple du nom du Messager Mohammed, rendu par Mahomet et de sa « religion » qui, à l’époque des croisades et chez les premiers orientalistes, n’était pas l’Islam mais le Mahométisme.

Pour revenir à la transcription française de Mohammed en Mahomet, sa signification en langue arabe est pervertie et devient exactement l’opposé de ce qu’il devrait signifier. Si Mohammed signifie « le loué », celui que tout le monde loue en langue arabe, Mahomet signifie exactement l’opposé, c’est-à-dire sa négation, « celui qui n’est pas loué » ou « n’a jamais été loué ». Or, il faut avoir une bonne connaissance de la langue arabe pour vouloir cette transcription contraire très souvent reprise par les spécialistes « proclamés » de l’Islam, même parmi les musulmans.

Quand djihad est féminin pour signifier guerre sainte !

Si l’on ne devait prendre que le seul terme de Djihad on verrait, à son utilisation excessive dans l’espace occidental, qu’il n’a souvent d’autre but que de démontrer qu’en Islam la culture de la violence et de l’agressivité est à la base de son enseignement. Ce terme qui en arabe signifie essentiellement effort « djouhd » donc grand effort pour « Djihad ». Il exprime une forme d’emphase, qui signifie une importance plus grande. D’autre part, Djihad qui est en arabe un terme masculin a été travesti en terme féminin pour faire plus facilement passer l’idée qu’il est l’équivalent de la guerre, un terme féminin. Un arabe francophone dirait plus volontiers le Djihad plutôt que de le féminiser comme c’est la coutume chez certains francophones.

Le mot guerre, en arabe, se traduit par « qital » ou « harb ». Il est utilisée telle quelle, notamment dans le Qor’an, le Hadith et même en littérature, lorsque le besoin de le signifier l’impose. « El djihad » est le grand effort sur le chemin d’Allah. Il peut prendre toutes les formes de l’existence ; dans la vie sociale lorsque le but est de rétablir la justice, d’atténuer la souffrance, de défendre le droit des opprimés, de lutter contre la faim ; il peut également être l’effort de celui qui cherche le savoir, qui fait des travaux scientifiques au service de l’humanité ; il peut également être l’apanage de l’homme politique dont l’action est toute tournée en faveur des populations. Il peut être surtout un effort fait sur soi-même pour lutter contre ses propres égoïsmes et sa propre inclination aux bas instincts afin de s’élever du rang animal pour dépasser, selon la tradition musulmane, même le statut des anges.

Le « Zaouadj el mout’a », autre expression improprement traduite en mariage de jouissance, signifie en fait le mariage temporaire. El mout’a peut signifier le plaisir, surtout dans les pays du Maghreb où il n’a que cette seule signification lorsqu’il est employé. Mais en langue arabe le terme signifie durée et son emploi associé à Zaouadj, qui signifie mariage, veut donc dire mariage temporaire. Or, le « Zaouadj el mout’a » était toléré à l’époque des « foutouhat », mal rendu par les « conquêtes » musulmanes, où l’essentiel des armées était composé d’hommes qui s’absentaient de leurs foyers pendant de longs mois. Ils pratiquaient alors le mariage temporaire afin d’éviter de succomber au vice et à la fornication. Ces mariages étaient acceptés par les deux parties concernées et signifiaient une reconnaissance d’un statut social à la mère et aux enfants qui pouvaient naître d’une union totalement légalisée par les autorités d’alors et acceptée par la société de l’époque. L’enfant était ainsi socialement reconnu, tout comme le statut de sa mère en tant que femme mariée qui bénéficiait, au même titre que son enfant, de droits qui lui revenaient.

De la fatwa au Ghayb ou le mystère des concepts

La Fatwa, depuis la fameuse affaire de Salman Rushdie, a été interprétée à tort et à travers. Elle en est devenue non seulement un décret dont l’application est devenue obligatoire à tout musulman, mais son interprétation dans le monde occidental l’a tout simplement rendu une condamnation à mort ! Ainsi, il a été rapporté encore et encore dans divers journaux et magazines, se présentant comme « sérieux », non seulement en France mais également dans la quasi totalité des médias occidentaux, que la fatwa est une sentence de condamnation à mort. Pourtant, le dernier des musulmans sait qu’une fatwa n’est très souvent qu’une réponse liée au culte, qu’un avis obtenu d’un jurisconsulte (une référence reconnue).

Ainsi donc, la « fatwa » n’est que l’avis d’une personne, un Uléma en général, versé dans la connaissance du domaine du religieux. Son avis n’est que consultatif et n’est imposable à personne.

Mais l’interprétation qui nous revient sous forme de maladie emprunté directement à la culture judéo-chrétienne est cette notion de mystère qui a commencé à faire son apparition dans la culture musulmane depuis que celle-ci s’en est totalement appauvrie au point où tous les référents sont empruntés à la symbolique essentiellement chrétienne. « Ghayb » est un masdar en langue arabe – une racine en quelque sorte – à partir duquel nous pouvons obtenir plusieurs dérivés tels que ghaiaba, ghaïb… Il suppose absence, donc invisibilité. « El Ghayb » devient donc ce qui est invisible pour l’être créé, ce qui lui est inaccessible par ses propres sens mais reste existant dans la réalité absolue du Créateur.

L’emploi de la notion de ghayb est la parfaite illustration de ce propos. En langue arabe ghayb signifie absence et par extension invisibilité, il n’est nulle part question d’un mystère quelconque qui suggérerait quelque idée incompréhensible à l’esprit humain ou de doctrine qui pourrait s’opposer à la raison qu’il faudrait malgré tout accepter pour manifester son adhésion au principe même de la foi. La notion de ghayb, absence ou invisibilité, n’est que la double manifestation de l’infiniment puissant qu’est le Créateur et de la faible créature limitée qu’est l’individu. L’un connaissant l’apparent et l’invisible, le présent et l’absent, l’autre n’ayant de connaissance qu’approximative, toujours chancelante car subjective, vu les faibles capacités et moyens de l’individu.

Le mystère est apparu dans le dogme chrétien devant l’incompatibilité de la raison à surmonter l’irrationnel. L’intrusion des cultures grecque et romaine (panthéistes et polythéistes) sous l’impulsion de Saül de Tarse, plus connu sous le nom de Paul, a introduit une perception autre de la mission de Jésus. La chrétienté, en l’absence d’explications que la raison admet, a accepté l’idée du mystère devant le trouble causé. Il est devenu une des bases de la croyance, du dogme même, que d’être chrétien à la condition d’accepter les différents mystères que la raison seule ne peut percer.

Ce bref exposé n’a pas pour objectif de susciter la polémique mais d’expliquer comment un terme devient cultuellement et culturellement une référence dans une expérience donnée sans avoir obligatoirement son équivalent dans une autre réalité religieuse et historique. Car l’un des fondements de l’Islam est de libérer l’individu de tout asservissement, qu’il soit de l’esprit ou de la matière, en l’orientant en toutes choses vers son Créateur. Accepter donc l’idée du mystère, dont le cœur n’en serait même pas convaincu contredirait l’enseignement même du Qor’an qui fonde la foi sur les certitudes.

Comment est-il concrètement possible, en tant que musulman, de laisser subsister le moindre doute sur la terminologie employée et la croyance qui en est bâtie lorsque la sourate 17 El Isra, verset 36 du Qor’an, vient le rappeler avec force en mettant l’accent sur la responsabilité totale de l’être humain dans ses convictions et ses affirmations « Ne poursuis pas (ou n’accepte pas) ce dont tu n’as aucune connaissance car l’ouïe, la vue et le cœur (qui recueille la foi) de tout cela il te sera demandé des comptes. » La responsabilité de l’individu est ainsi largement engagée, personne ne peut prétendre au regard de l’Islam être irresponsable dans ses choix car chacun est tenu de savoir qu’il agit en fonction de ce en quoi il croit. Un choix totalement individuel qu’il ne peut substituer à personne, la même sourate le clarifie au verset 15, « …nul ne portera le fardeau d’autrui… » Or ce ne sont pas les déformations des uns et des autres qui permettront de clarifier le « malentendu » nait d’une terminologie « torturée » par quelques apprentis experts mais bien une prise de conscience salutaire des uns et des autres dans l’intérêt de tous. A force de jouer avec le feu, on finit par s’y brûler…

M.C.B.

Publicités