De la violence des mots aux maux de la violence !

La très surprenante sortie du général Mohamed Lamine Mediène, dit le Général Toufik, l’ancien responsable du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), héritier de la puissante Sécurité Militaire (SM), est un tremblement de terre politique d’une importance majeure en Algérie. Elle nécessite donc une lecture politique précise et minutieuse car ses retombées vont au-delà d’un simple désaccord sur la responsabilité de la justice militaire, mais elle a cependant le mérite de clarifier des lignes de fracture politique qui empêchaient toute compréhension du paysage algérien.

Par M.C.BELAMINE

Il est, en effet, des déclarations comme des coups de poing qui résonnent dans nos consciences comme des gongs sur les rings. Et il est des personnages fantasmatiques qui, par opportunisme, calcul ou cynisme, s’engouffreront systématiquement dans la moindre brèche pour tenter d’y obtenir quelques gains en jouant sur les marges. Applaudissant à tout rompre tout discours qui leur semble correspondre à un programme où la violence des rapports de force détermine de nouveaux équilibres. C’est un peu le sens de l’intervention du Ministre de la Communication, Hamid Grine, lorsqu’il suggère que la sortie publique du général Mohamed Mediène relève de la violence politique. Violence faite en priorité à la légalité des institutions algériennes.

Le Ministre algérien de la Communication, Hamid Grine, amoureux des lettres, belles lettres et de tout l’art qui les sculpte ne pouvait probablement pas rater l’occasion de dire que le général à la retraite est venu le taquiner sur son terrain. Celui de la communication et du verbe. Celui du sens et de la précision. Or, Hamid Grine communique et précise. Quitte à ne point être écouté par ceux dont le boulot est l’imprécision et le vague. Les parlementaires qui parlementent beaucoup, souvent pour ne rien dire. Du moins, une grande partie d’entre eux.

Beaucoup se sont, à l’occasion, découverts une âme de groupie pour dire combien le ministre s’était fourvoyé dans ses déclarations. Mais l’envers du décor, celui que le simple quidam ne pourrait comprendre, est fait de postures troubles et d’intentions apparaissant louables mais recelant en leur sein d’inavouables calculs. Ces calculs longtemps tus pour apparaitre au grand jour, car le moment leur semble opportun pour faire tomber le masque qui rendait toute lecture floue. Faire de la représentation politique est souvent synonyme de théâtralité pour plaire et se faire applaudir. Nous ne sommes que sur des postures, que sur de la communication qu’il faut maitriser pour plaire et convaincre. Et ceux qui caressent dans le sens du poil, en espérant secrètement une prochaine révolte de la troupe, en seront pour leur frais tant ils sont aussi crédibles que les girouettes.

Entendons-nous bien. La sortie médiatique du général Toufik ne peut être un fait anodin. Celui qui a fait de sa vie le sanctuaire du secret le mieux gardé ne peut intervenir publiquement sans savoir que la résonnance de ses propos a une dimension qui dépasse très largement les frontières algériennes. Une lecture politique saine voudrait que l’on tienne compte de la position stratégique majeure de l’Algérie. Au nord de l’Afrique, au sud de la Méditerranée, au cœur du Maghreb. Le pays est dans l’œil du cyclone depuis qu’il est devenu la cible prioritaire du Nouvel Ordre mondialiste et globaliste malgré l’échec de la mise au pas de la Syrie. De cela, le général Toufik n’est point ignorant. Comme il sait, de par sa très grande intelligence et sa connaissance pointue des enjeux et des rapports de force, que sa lettre publique fait basculer le débat interne en un affrontement qui dépasse les frontières algériennes.

Nous parlons de géopolitique. Nous parlons de stratégie globale. Nous parlons d’un affrontement dans lequel les plus faibles sont voués à disparaitre. L’affaire n’est pas qu’un simple courrier d’un quidam qui s’emporterait contre une institution ayant porté atteinte à l’un de ses amis. Elle est à la mesure du poids que représente celui qui, avant sa retraite probablement méritée, incarnait la sécurité de l’Etat et de la nation algérienne. Son intervention pourrait éventuellement s’apparenter à une déclaration de guerre contre l’autorité et contre la légitimité des institutions qui ne sont certes pas toujours infaillibles mais qui incarnent la continuité de tout Etat.

Un voile se déchire

C’est probablement ce qu’ont perçue à la volée une partie des courants politiques qui s’affrontent et se positionnent en ce moment en fonction de leur lecture des nouveaux rapports de force tels qu’ils les envisagent. Notamment, en ces heures sensibles, en prenant pour prétexte leur volonté de se rapprocher du Chef de l’état, voulant comme arbitrage celui qui fut chargé par les Etats Unis de mettre à genoux la Syrie souveraine. Bref, les réseaux commencent à sortir de l’opacité et les lignes de fracture deviennent plus nettes.

Les hommes de la grande muette, comme est considérée l’institution militaire, le savent. Aucun d’entre eux ne l’ignore. L’obligation de réserve est absolue, à moins de laisser tomber la casquette pour le costume de l’homme politique comme beaucoup l’ont fait. Mais tant que la distinction ne s’est pas faite, tout propos contradictoire rendu public, notamment lorsqu’il porte des « accusations » aussi lourdes, ne peut être considéré comme une simple opinion émise au café du commerce. Alors, porter des accusations de partialité signifie ni plus ni moins faire violence à une autorité légale et admettre la rébellion comme réponse possible à une injustice supposée.

Pour tous les initiés, et parfois au-delà, dès qu’il est question de désaccords au sein des institutions étatiques ou dans l’environnement militaire, les affaires se négocient dans le plus grand des secrets pour éviter, justement, qu’il ne leur soit porté atteinte. Depuis bien avant l’indépendance cela a toujours été le cas. Et il ne s’agit pas que de l’environnement algérien. Partout, et bien au-delà, de telles affaires se sont ainsi toujours réglées, dans le secret des coulisses pour éviter toute sorte de fragilisation interne et externe. De cela personne n’en est ignorant.

A vrai dire, nul ne peut savoir ce qui est reproché au général Abdelkader Aït Ouarab, dit Hassan, car nous entrons de plain-pied dans le monde du secret et de la raison d’état. Ils sont tout au plus une poignée de personnes à savoir ce qui lui est réellement reproché. L’affaire jugée ne peut et ne doit à aucun prix être éventé. Il est impensable que l’on mette la sécurité de l’état au centre d’un débat public. Le général Mohamed Mediène ne l’ignore pas et c’est cela qui fait la force du texte et sa violence majeure. Le fait d’évoquer un cas d’injustice supposée et prendre à témoin l’opinion publique pour une cause que l’on ne peut nommer et que nul ne pourra faire.

Or, dans les accusations de partialité que porte le général à la retraite, Mohamed Mediène, au tribunal militaire et de par son ancienne position de grand commis de l’état la violence symbolique qui en émane dépasse tout entendement. Elle rend toute sorte de rébellion légale et toute contestation publique vis-à-vis de la loi admissible. Elle admet que les plus puissants peuvent être victimes d’injustice mais qu’ils ont les moyens de s’y opposer tout en rendant les plus faibles impuissants devant l’injustice supposée des institutions étatiques. La violence du texte ne s’incarne pas dans les termes choisis mais dans la contextualisation. Qui le dit et pourquoi le dit-il sont les questions centrales ! C’est ce qui rend différent le verbe. Dit par un puissant, il a une autre résonnance. Une autre lecture. D’autres interprétations. Le verbe porté par un puissant est toujours puissant. Lorsqu’il dit réclamer, il entend menacer. Lorsqu’il dit attendre, il entend exiger.

C’est ainsi ! De simples mots apparaissant anodins peuvent charrier une violence inouïe. La parole d’un puissant n’étant que l’expression de sa position. Or, tout puissant qui demande, son interprétation est exigence. Un puissant ne peut quémander. Il ordonne et l’on s’exécute. C’est ainsi que fonctionne notre monde. Et c’est ainsi que fonctionnent les rapports de force…

M.C.B.

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