Loi Travail: glissement progressif vers le délire

Pour le gouvernement, la loi Travail (toujours aussi vivante que le canard de Robert Lamoureux) se transforme en véritable chemin de croix, dont on peut désormais se demander s’il ne conduira pas Manuel Valls au Golgotha gouvernemental vulgairement appelé la démission. Après un virage initial à 90° imposé par les syndicats réformistes, puis un recours au 49-3 imposé par les Frondeurs, c’est à une bien plus gênante agrégation progressive de multiples grèves que le Premier Ministre est désormais confronté.

Par Eric Verhaeghe

Le secteur privé ouvre désormais la voie

La grève, on le sait, est le sport où la France brille avec le plus de facilité et de naturel. Très peu de nations (en dehors du Venezuela) peuvent lui contester son primat. Ces dernières semaines, elles demeuraient toutefois l’apanage du secteur public, grand consommateur de conflits sociaux. La nouveauté apparue la semaine dernière tient au développement de la grogne dans le secteur privé, qui apparaît désormais comme l’initiateur du mouvement.

Les premiers à débrayer ont été les chauffeurs routiers, directement impactés par la modification du calcul des heures supplémentaires rendue possible par la loi Travail. Le gouvernement s’est empressé d’éteindre l’incendie en prenant un engagement relativement creux sur la préservation des acquis sociaux dans la branche. Même si les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, le geste a permis de calmer le mouvement.

Mais dans la foulée, ce sont les raffineries de pétrole qui sont devenues un enjeu syndical plus gênant pour le gouvernement. Il ne sera en effet pas possible de mettre tous les dépôts de carburant sous contrôle, ni d’obliger les salariés des raffineries à reprendre le travail. Malgré les dénis officiels, la pénurie pointe le bout de son nez.

Il n’en fallait pas plus pour que les transports reprennent le mouvement, avec un blocage de la SNCF et de la RATP en perspective.

Les éléments qui doivent inquiéter dans ce mouvement

Le fait que le secteur privé donne des signes de mobilisation après le recours au 49-3 constitue un premier élément embarrassant pour le gouvernement, qui était parvenu à juguler la contestation jusqu’ici. Ce qui frappe surtout, ce sont divers éléments de contexte plus discrets.

Le premier d’entre eux tient à l’origine du mouvement. Ce sont des fédérations qui se mobilisent plus que des confédérations. Au sein même des fédérations, ce sont volontiers des syndicats locaux qui passent à l’action. Lorsqu’un conflit social n’est pas dirigé « par en haut » et vient d’une avant-garde déterminée, on peut commencer à s’inquiéter.

Le deuxième élément qui retient l’attention est celui de la mauvaise conjonction astrale qui est à l’oeuvre. Les professions qui se mettent en grève sortent toutes de négociations salariales annuelles infructueuses. Cette année, les salaires n’ont pas augmenté, alors que les profits versés aux actionnaires ne sont pas en reste. La loi Travail apparaît ici comme une goutte d’eau qui fait déborder d’autres vases (ceux, bien plus volumineux, d’une perte de pouvoir d’achat et d’une désillusion vis-à-vis des employeurs), et là, on peut dire « attention ».

Le troisième élément est là encore celui de la simultanéité de la grogne avec la réforme statutaire de la SNCF qui constitue une importante prise de risque pour le gouvernement. Ce dernier a fait le choix de maintenir le trop oxydé Guillaume Pépy à son poste, sous respirateur artificiel. Pépy est à la SNCF ce que Fidel Castro est à Cuba. Il ne tient plus rien en interne et la prise de risque est ici colossale.

Bref, le contexte est mauvais. Cela ne signifie pas que le pire est à venir. Mais cela signifie au moins que le gouvernement a joué avec le feu dans cette affaire.

Contre la loi Travail, la Révolution ou la chienlit?

Face aux mouvements décentralisés et plus ou moins spontanés, le gouvernement se trouve dans la traditionnelle difficulté de savoir avec qui négocier. L’exercice est d’autant plus complexe que le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, appelle depuis son congrès à la grève reconductible. Il ne paraît donc pas être l’homme de la situation pour reprendre les choses en main.

Au jeu des probabilités, trois scénarios semblent désormais possibles.

Soit le mouvement s’essouffle, mais cette probabilité semble assez faible, dans la mesure où la loi Travail n’est pas prête d’être promulguée. Il faudrait aller très vite pour tourner la page, mais les institutions sont les institutions, et rien n’exclut qu’une motion de censure ne s’ajoute, en juin, aux perturbations atmosphériques que l’avion vallsien traverse aujourd’hui.

Soit le mouvement continue à se propager et la situation risque d’être compliquée pour l’équipe au pouvoir. La multiplication des blocages risque de mécontenter les Français avec d’autant plus d’acuité que certains hésitants pourraient se décider à passer à l’acte au vu du relatif succès de la contestation. Ce scénario assez probable constitue une vraie épine dans le pied de Manuel Valls, car il plombera définitivement la crédibilité d’une réforme déjà fortement vidée de sa substance.

Un ultime scénario paraît moins probable, mais n’est pas à exclure: celui d’une radicalisation du mouvement, d’une convergence des luttes, et d’un blocage massif de l’activité. Les conditions ne semblent pas complètement réunies pour que les événements prennent cette tournure, mais on sent néanmoins que certains mouvements de type révolutionnaire ont décidé de durcir le ton.

Plus que jamais, le finalement très bonapartiste Valls a joué un va-tout assez inattendu dans cette réforme très mal ficelée du Code du Travail et l’histoire soulignera l’ampleur peut-être mal évaluée en début d’année, de la prise de risque qu’il a acceptée pour le pays.

Source : Loi Travail: glissement progressif vers le délire – Jusqu’ici, tout va bien…

Publicités