Qui n’est pas dopé ?

Les enjeux économiques colossaux  liés au sport ont fini par dénaturer la pratique et la compétition sportives. Alors qu’il était indécent de parler de spectacle pour qualifier une compétition sportive voilà une vingtaine d’années, aujourd’hui il n’est plus question que d’intérêts à protéger pour les argentiers. Et peu importe ce qu’ils produisent, peu importe la couleur ou l’odeur de l’argent, il n’existe plus de limites à la dictature du « fric » dans les milieux sportifs. Il faut toujours plus de « spectacle » pour satisfaire l’appétit grandissant des argentiers. Mais pour que l’investissement de plus en plus indécent prenne sens il faut des résultats et pour les obtenir il n’y a très souvent qu’un seul  raccourci que beaucoup de sportifs empruntent au vu et au su de tous, souvent avec la bénédiction de ceux qui sont liés de façon directe et indirecte aux choses du sport!

Au delà des gesticulations qui frisent le ridicule lorsqu’il s’agit de surveiller les pratiques dopantes des sportifs, la réalité des résultats, quasi impossibles pour des sportifs qui « roulent à l’eau claire », devient miraculeuse. Qui a oublié la différence de performance de l’athlète canadien Ben Johnson avant et après sa suspension, c’est-à-dire au moment de sa prise de substances dopantes et après l’avoir arrêté? Ses résultats très médiocres le forcèrent à abuser à nouveau de produits illicites. D’autres athlètes font croire aujourd’hui qu’ils deviennent encore plus forts après avoir purgé une suspension. Combien de sportifs ont témoigné de la réalité de la généralisation du dopage que toute performance est systématiquement suspecte à la fois pour des raisons liées aux capacités physiques du sportif et à la quasi impossibilité de répéter des efforts aussi soutenus avec des performances exceptionnelles de manière continue.

D’anciens champions témoignent qu’un cycle normal de performance maximale se fait sur une durée de quatre années, elle permet à l’athlète d’être au pic de sa forme et de sa préparation lors de l’année olympique. Plus concrètement, ils faisaient l’impasse en terme de performances sur les trois années précédentes pour être prêt la quatrième année. Qu’est-ce qui a changé  en terme de préparation pour qu’un sportif normalement constitué soit capable de réaliser l’impensable et l’inhumain? C’était déjà dans les années soixante, ce très grand cycliste français jacques Anquetil qui disait crûment aux directeurs du Tour de France «Vous ne croyez quand même pas que l’on peut courir votre Tour en ne buvant que de l’eau de Vittel ?» ou Félix Lévitan dans Miroir des Sports du 20.04.1965 : « Celui qui ne se dope pas est un pauvre type voué par avance à la défaite », deux témoignages rapportés par le journaliste Jacques Marchand.

La pratique n’est pas nouvelle comme nous le rappelle le cas du marathonien américain Thomas Hicks, vainqueur en 1904 aux Jeux Olympiques de Saint-Louis aux États-Unis qui, après avoir été au bord de la rupture, fut transformé en « superman » grâce aux produits injectés durant la course. Dans le football, la poule aux œufs d’or que couve la FIFA empêche toute enquête sérieuse, pourtant les cas troubles existent à profusion. Mais le pire, semble-t-il est à venir. Cependant, il ne faudrait pas croire qu’il s’agit d’une pratique née récemment, c’est sa pratique qui s’est généralisée avec l’évolution de la société humaine.

A vrai dire, lorsque l’on aborde la question du dopage l’on se rend compte qu’il s’agit d’une question sensible qui atteint en plein cœur de très très gros intérêts économiques et par ricochet politiques. Ses conséquences, dont le grand public n’est jamais informé, ce sont des drames humains à répétition. Lorsque l’on sait par exemple qu’en France de 800 à plus de 1000 sportifs meurent de mort subite par an, cela devrait amener à se poser de sérieuses questions sur les raisons  de ces drames à répétition qui ne peuvent s’expliquer par la fatalité ou des raisons d’insouciance médicale. Ils ne peuvent également s’expliquer par l’effort intense pour des sportifs très souvent ne présentant ni anomalies, ni antécédents médicaux. L’absorption de substances pouvant améliorer les performances ou la résistance  à l’effort sont très souvent minimisés alors que la question est essentielle pour des sportifs robustes.

L’article qui suit est le témoignage écrit d’un grand journaliste français qui a vécu au cœur du Tour de France et raconte donc ce qu’il a vécu et entendu. Il a été publié sur le blog du Dr Jean-Pierre de Mondenard probablement l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la lutte contre le dopage.

GRAND TEMOIN : Jacques Marchand

« Parce que nous sommes journalistes et à ce titre, chargés  d’informer le public de nos lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, notre carence a sans doute contribué à installer d’abord et ensuite à entretenir le doute.»

La responsabilité des organisateurs de courses cyclistes est notoire

Nous ne sommes pas les seuls responsables, bien sûr, mais les autres catégories, autant ou plus coupables, ne sont pas disposées à passer aux aveux de leur incapacité latente.

La responsabilité des organisateurs de courses cyclistes est notoire; je dirais même naturelle; mais rarement soulignée pour une cause essentielle; la course cycliste est historiquement un pur produit de la presse sportive entièrement inventée par elle et, essentiellement à son profit, pour renforcer sa popularité et assurer ses ventes. Quand on connait un peu les rebondissements de l’histoire de la presse française et particulièrement de sa presse sportive, on sait de façon certaine que le journal L’Auto, avant les deux dernières guerres mondiales, n’aurait sans doute pas décroché ses rivaux de l’époque et en particulier «Le Vélo» de Pierre Giffard, journaliste professionnel de grand talent, qui est – à mon avis et selon mon examen historique –  le véritable fondateur de la presse sportive française et peut être même internationale.

Les défricheurs de la presse sportive

De même, sans le Tour de France et sa notoriété reconnue et appréciée par les milieux  politiques les plus divers, si deux ans après la libération, quand la presse sportive  a été autorisée à reparaître, l’organisation de l’épreuve cycliste saisie et sous séquestre depuis deux ans, n’avait pas été rendue à Jacques Goddet, alors soutenu et sérieusement épaulé par Emilien Amaury, et son puissant Parisien Libéré le sort de la presse sportive serait sans doute différent.

Le dopage à la Libération n’était qu’un fait divers

Pour la génération des jeunes journalistes de l’après-guerre, le dopage n’était pas un problème crucial a priori, puisqu’il n’était pas interdit. Il n’était qu’un fait divers.

Nous en parlions librement avec les coureurs, sans penser pour autant à révéler leurs confidences. Nous condamnions et combattions le principe et le danger du dopage en général, il ne nous serait pas venu à l’idée de pratiquer ou de dénoncer les coureurs qui nous accordaient des confidences à ce propos. Nous journalistes débutants de l’après Libération; nous n’avions pas été formés à notre mission dans des écoles de journalisme, qui d’ailleurs n’existaient pratiquement pas, mais nous avions abordé les problèmes de la vie professionnelle dans des circonstances inattendues, rentrant d’aventures diverses: déportation; maquis ou planques organisées. Il faut avoir connu cette époque de l’après Libération, pour comprendre que l’approche de certains problèmes de notre génération sont difficilement perceptibles aujourd’hui.

La presse d’après guerre a manqué de vigilance, de compétence et peut-être parfois de courage pour aborder les vrais problèmes du dopage

Oui, notre génération-celle de la reprise de cyclisme d’après guerre a manqué de vigilance, de compétence et peut être parfois de courage pour ne pas se créer trop d’ennuis, sur les vrais problèmes du dopage, mais elle avait ses raisons et  sans doute des raisons  historiques.

Personne ne nous avait préparé à affronter ce problème qui empoisonne aujourd’hui  plus encore l’avenir de l’activité du sport spectacle sportif que son passé.

Un passé s’oublie, un avenir s’affronte.

Après le coup de tonnerre de la mort de Tom Simpson, en réel sur le Tour de France, la conscience est revenue aux hommes que le problème du dopage existait et qu’il allait falloir s’y atteler.

Velodrame

L’avons nous bien fait ? Je n’en suis pas sûr, mais nous l’avons fait avec les moyens du bord de notre époque. A partir de ce moment, les rapports entre les journalistes professionnels et les coureurs ont changé du tout au tout. Il s’est installé entre nous un lourd climat de méfiance et les cyclistes évitaient les confidences trop précises sur le sujet. C’est en effet après la mort en direct sur la route de Simpson que Jacques Goddet pourtant vieux routier et fondateur du Tour de l’avant-guerre m’a semblé complètement désemparé en découvrant le vrai désastre.

Son éducation en général et son éducation sportive fortement marquées par son séjour dans les collèges anglais ne l’avaient pas préparé à affronter ce genre d’évènement. Il a été choqué par une situation qu’il semblait découvrir.

En 1967, la mort de Simpson déclenche une enquête de L’Equipe sur le dopage aux lourdes conséquences pour l’auteur

Il m’avait confié à l’époque au retour du Tour de France d’ouvrir une enquête sur la pratique du dopage consacrant au sujet une douzaine d’articles, dans les colonnes de L’Equipe (11 articles entre le 10.10 et le 21.12.1967), ce qui n’était absolument pas à l’époque dans la tradition du journal. Il m’avait confié la totale rédaction de cette enquête que j’ai menée avec les moyens du bord. Le résultat n’a pas été évident, surtout pour moi, car j’en étais arrivé dans ma conclusion à proposer pour soulager la charge des coureurs de limiter le Tour de France à quinze jours au lieu de trois semaines. Ce qui a soulevé une série de protestations de tous les milieux du cyclisme et bien sûr de l’organisation du Tour.

Félix Lévitan était furieux et le grand patron du groupe Emilien Amaury ne l’était pas moins. C’était mon avenir professionnel dans le groupe que j’avais mis en jeu. Je me claquais au nez la perspective à laquelle je pouvais sans doute  prétendre à l’époque de diriger un jour le Tour de l’après Goddet-Lévitan, j’avais fréquenté la voiture directoriale, pour assurer les informations de Radio Tour une douzaine d’années et donc pris les leçons en direct auprès du patron du Tour. En plus ma gestion personnelle du Tour de l’Avenir, au cours de ses douze premières années plaidait plutôt en ma faveur et brusquement ce dérapage inconsidéré et commercialement assez insensé, je l’admets, compromettait ma situation personnelle dans le groupe. Je devais le payer et je l’ai payé. J’ai démissionné pour incompatibilité notoire avec la nouvelle direction du journal dorénavant racheté par Emilien Amaury; qui avait entre autres décidé la suppression du «Tour de l’Avenir» qu’il considérait comme une charge inutile pour son consortium.

Les patrons du tour

Le Tour de l’Avenir influence la suite du parcours de J.M

Précisons bien je n’ai pas renoncé à une situation pourtant enviable à L’Equipe parce que le Tour de l’Avenir que je dirigeais depuis dix ans était subitement supprimé sur la simple humeur de notre propriétaire, ce serait faux et injuste de l’affirmer, mais il est certain que je n’aurais jamais quitté de mon plein gré un journal auquel j’étais sentimentalement et professionnellement très attaché, si le Tour de l’Avenir avait normalement poursuivi son destin de reconstruction et d’unité du sport cycliste entre professionnels de l’Ouest européen et les «amateurs d’état» de l’Est. Dans l’esprit de Jacques Goddet et pour reprendre son expression « Le Tour de l’Avenir était l’avenir du Tour de France

Le Tour de France de Desgrange, partiellement européen (France, Belgique, Italie, Espagne, Suisse, Luxembourg) se fixait un destin plus complètement européen et même mondial avec des participations, à l’époque folklorique, des délégations du continent américain et africain auxquelles je tenais beaucoup pour ma part; car les algériens, les marocains et les tunisiens, après leur indépendance, avaient reconstruit un cyclisme national prometteur. Les constructeurs européens qui avaient sans doute leurs raisons (économiques) n’ont pas suivi. Une occasion de plus sans doute manquée. En adoptant et défendant  cette position, il est évident que je ramais commercialement à contre sens.

Seul le corps médical s’est manifesté

Jacques Goddet lui n’a jamais formulé le moindre reproche, il m’a même couvert de son mieux. Ce qui veut bien dire que le sujet était déjà explosif dans tous les secteurs du sport cycliste. Mes confrères ont sans doute eu en majorité la sagesse de l’éviter. Que pouvions-nous dire ou faire dire qui fasse autorité ? En vérité, à cette époque, tout le monde a nagé et rares sont les responsables, à part le corps médical, je le reconnais,  qui ont pris position et apporté des éléments complémentaires.

Jacques Goddet

Nous avons fait de notre mieux pour informer mais nous même n’avions pas une connaissance suffisante du sujet et je ne crois pas que nos interventions parfois maladroites aient bien éclairé le problème. Nous avons agi parfois à contre sens. J’ai le souvenir de la saine colère d’Antonin Magne, alors le sage des sages des directeurs sportifs de l’époque, débarquant furieux dans les bureaux de notre journal pour nous sermonner «Votre campagne est catastrophique en dénonçant les produits; vous en avez fait une publicité considérable. Vous avez informé des coureurs qui ne l’étaient pas et encouragé une nouvelle génération à tenter l’aventure.» Tonin avait sans doute, une fois de plus raison.

Deux courants contradictoires sur l’apport du dopage dans la performance

Dans le flottement et le cafouillage des journalistes de l’époque deux courants contradictoires se sont installés.

Ceux qui évoquaient l’inutilité pour manque d’efficacité du dopage. Thèse que Louison Bobet préconisait à l’époque par cette formule «Le doping ne parviendra jamais à faire d’un «bourrin» un cheval de course»

Il est certain que son soigneur attitré Raymond Le Bert a toujours été un militant de l’anti dopage…

Il n’en était pas de même pour l’entourage de Jacques Anquetil. Mais le normand, il faut lui accorder ce courage moral, très rare chez les grands champions cyclistes, n’a jamais trompé personne sur la nécessité de se doper pour répondre aux exigences du métier de coureur cycliste. J’ai été présent et témoin de son altercation face aux deux directeurs de l’épreuve, Jacques Goddet et Félix Lévitan, lorsqu’il leur a lancé à la figure au départ d’une étape «Vous ne croyez quand même pas que l’on peut courir votre Tour en ne buvant que de l’eau de Vittel ?»

anquetil_11Jacques Anquetil

Des champions bien muets sur le sujet : de Poulidor à Hinault en passant par Merckx

Personne n’a répondu ce jour-là, à cette question pertinente et personne parmi les champions de grand renom n’a répondu depuis. Eddy Merckx et Bernard Hinault ont toujours évité le sujet. Même Raymond Poulidor a toujours été discret et prudent. Il m’a confié un soir que nous dégustions une omelette aux champignons en présence de mon épouse, dans une auberge de son Limousin natal «J’ai joué le jeu parfois de me priver des soutiens pharmaceutiques dans des étapes de montagne du Tour. C’est un vrai supplice. Le soir à l’hôtel je ne parvenais même pas à monter l’escalier, quand il n’y avait pas d’ascenseur – ce qui était courant dans les auberges de campagne, après guerre»

Il ne m’en a pas dit plus, je ne lui en ai pas demandé plus, ce qui aurait été indécent, car il faut aussi savoir laisser au temps le prestige du temps. Or touiller le passé sans considération, c’est aussi détruire l’histoire.

PoulidorAprès La Chartreuse, les escaliers… sans ascenseur !

Celle qui nous est nécessaire. C’est le point essentiel de notre cyclisme actuel qui ne vit que de son passé, surtout en France. »

Jacques Marchand, le 26 mars 2016

Source : GRAND TEMOIN : Jacques Marchand

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