L’Algérie au cœur des enjeux mondiaux

La énième tentative de remodeler le Moyen Orient, portée par les néo conservateurs américains, porte-paroles en puissance de l’oligarchie financière mondiale, est passée depuis début 2011 par la stratégie du « printemps arabe » qui consistait en un changement de leaders et de régimes qui passeraient entre les mains des Frères Musulmans, l’allié de Washington, dans le monde arabo-islamique à la faveur de l’exaspération des populations contre leurs dirigeants, potentats locaux couvés par les puissances occidentales mais lâchés pour satisfaire aux besoins d’intérêts bien compris.

Par M.C.Belamine

Après la Tunisie et l’Égypte où les populations, sous le regard bienveillant de la caste militaire formée par les États-Unis, pensaient avoir réalisé l’impensable par leur seule volonté, vint le tour de la Libye qui vit les corps d’armée de l’OTAN se salir les mains pour réaliser le projet de changement en bombardant le pays et en encadrant des hordes de mercenaires prétendument « islamiques » formées, armées et dirigées par les puissances occidentales. Le Yémen suivra également par un changement cosmétique, le bras droit de l’ancien président devenant à son tour l’homme de la situation.

Tous les pays arabes, islamiques ou puissances liés de près ou de loin à des enjeux stratégiques au Moyen Orient contraires aux intérêts de l’oligarchie financière mondiale traversent ainsi des périodes de turbulences. Rappelons-nous des épisodes iranien et russe où les élections présidentielles se sont transformées en une tentative de putsch sous couvert de contestations contre les prétendues fraudes électorales alors que les observateurs internationaux avaient certifié leur légalité et leur transparence.

L’étape fondamentale du changement, celle qui aurait permis de valider le « Nouvel Ordre Mondial » était la Syrie. Financés par le Qatar et l’Arabie des Al Saoud, hébergés essentiellement en Turquie, au Liban dans la région de Tripoli (soutenus par les courants « sunnites » de Hariri, chrétiens de Geagea et druzes de Joumblat), portés à bout de bras par toutes les puissances occidentales, les « opposants » syriens, une coalition hétéroclite étrange regroupant des forces prétendument islamiques venues des quatre coins du monde, alliés à l’entité sioniste (Frères musulmans syriens ainsi que toute la nébuleuse « djihadiste ») et toutes sortes d’opportunistes idéologiquement aux antipodes les uns des autres, tentent de mettre à bas le gouvernement légitime de Bachar Al Assad sous divers prétextes.

Les rapports mondiaux se dessinent progressivement avec clarté. Une scission béante apparaît pour « proposer » une nouvelle forme de guerre froide qui oppose d’un côté l’essentiel des pays du Monde Occidental et des pays du Golfe à la tête desquels s’impose l‘axe Washington-Tel Aviv opposé au duo Moscou-Pékin autour duquel s’agrège le reste des pays du BRICS (Brésil, Inde, Afrique du Sud), l’essentiel des pays d’Amérique du Sud, une grande partie des pays asiatiques à la tête desquels l’axe Iran-Irak-Syrie et les mouvements de résistances libanaise et palestinienne.

Ces rapports conflictuels modifient progressivement la carte des enjeux planétaires. Le Moyen Orient qui reste l’enjeu majeur de domination du Monde en raison de sa position fondamentale sur les doubles plans géopolitique et géostratégique et sa richesse énergétique concentre toute l’attention des puissances dominantes. Il est le carrefour de la puissance globale. C’est la raison essentielle du soutien inconditionnel des États-Unis et de l’Europe à l’entité sioniste. Sa sécurité est devenue l’enjeu majeur Étasunien pour contenir l’influence russe et limiter la percée chinoise en créant une barrière dans l’espace eurasiatique. La perte d’influence américaine sur cette région entrainera inéluctablement des changements dans les rapports de force mondiaux et c’est ce qui explique l’importance de la volonté de destruction de la Syrie, avant cela de l’Iran en tant que soutiens essentiels de la résistance palestinienne et libanaise mais et surtout en tant que prolongement de la puissance russo-chinoise.

Si la Syrie revêt une importance vitale dans la géopolitique de la région et par extension du Monde, l’Algérie constitue la tête de pont de la région Afrique. Son rayonnement historique, sa position stratégique et son influence (battue en brèche par feu le leader libyen durant ses dernières années) en font un acteur majeur d’une Afrique redevenue un espace de convoitise entre les différentes puissances mondiales. Le dynamisme économique chinois suscite l’inquiétude de l’Europe et de la France en particulier qui perd progressivement son influence sur une région traditionnellement considérée comme son pré carré.

Les États-Unis avaient anticipé l’intérêt d’un continent quelque peu oublié des stratèges. Avec la fin de l’apartheid en Afrique du Sud qu’ils ont accompagné pour garantir leurs intérêts vitaux en minimisant l’influence de l’ANC, ils se sont essentiellement concentrés sur deux régions riches en eau et très fertiles et dont la particularité est la richesse du sous-sol telles que la région des grands lacs (Rwanda, Burundi, RD du Congo, Tanzanie, Kenya, Malawi, Mozambique Ouganda et Zambie) et le Soudan, très prometteur en énergie fossile. Il n’est pas étonnant de constater les troubles frappant toutes ces régions pour redéfinir de nouveaux rapports de force locaux plus conciliant avec les intérêts étasuniens.

Ainsi, l’influence américaine en Afrique tente d’englober tout le continent du Maroc à l’Afrique du Sud en passant par le Soudan. Cependant, sans une présence militaire reconnue et dissuasive qui coordonne l’action « invisible » de ses protégés toute la stratégie ne peut reposer que sur des alliances « instables » avec des potentats locaux. La tentative réitérée d’installer l’Africom sur le sol africain sans succès maintient l’idée que l’indépendance de l’Algérie protège le reste de l’Afrique du fait de son influence et de sa position stratégique en tant que versant sud de l’Europe, maillon essentiel du nord de l’Afrique et continuité géostratégique du Monde Arabo-asiatique et lien essentiel entre trois mondes (arabe, européen et africain).

La tentative ratée de faire de l’Algérie la première victime du « printemps arabe » en janvier 2011 a très probablement altéré la globalité du projet destiné à mettre le monde arabe sous la domination de mouvements islamiques qui se chargeraient (souvent à leur insu) de briser les équilibres sociaux et politiques.

M.C.B.

In Repères Maghrébins n°25 de Juillet 2012, article revu, paru précédemment sous le titre « L’Algérie entre dans l’histoire »

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