Le Dieu miséricordieux dans l’islam

Il suffit d’ouvrir le Coran pour découvrir l’importance attachée par l’islam à la miséricorde divine. Dès les premiers mots, nous entendons que Dieu y est invoqué comme le Compatissant, le Miséricordieux. Il est vrai que Dieu est aussi décrit comme le Très-Haut, le Tout-Puissant, le Vivant, le Créateur, Celui vers qui nous retournons tous et qui sera notre Juge.

Par Jean-Marie GAUDEUL

Le Croyant musulman aime à méditer sur l’un ou l’autre de ces Noms divins au gré de ses préoccupations et de ses soucis. S’il faut résumer, au risque de trop simplifier, deux perspectives semblent attirer l’attention de tous : de par sa fréquence dans les prières et les rites, la miséricorde occupe une position très centrale dans la doctrine islamique. Mais la foi dans la résurrection des morts et le dernier jugement n’est jamais absente de la conscience et incite le croyant à éviter le mal et à pratiquer le bien tout au long de sa vie.

Comme dans le christianisme, le climat dans lequel vit le croyant peut varier considérablement selon que l’une ou l’autre de ces deux polarités domine. La pensée du jugement peut conduire à une certaine peur et à une vie dominée par la Loi avec tout ce que cela peut entraîner : légalisme, pharisaïsme, tendance à juger le prochain en fonction de son respect des règles, etc. Mais le rappel constant de la miséricorde permet d’entrevoir une autre profondeur au projet de Dieu sur le monde.

En effet, quand l’islam dit que Dieu est Rahmân (miséricordieux) ou Rahîm (compatissant), le mot signifie, littéralement, Celui qui a des entrailles maternelles (rihm). L’expression fait donc implicitement référence à l’amour d’une mère. On dit même que Mohammed désignant une mère qui tenait son enfant dans ses bras, commenta en disant que Dieu est bien plus aimant encore.

Sans doute est-ce cette notion de Rahma (miséricorde) qui se rapproche le plus du concept chrétien de Dieu Amour. La doctrine musulmane souligne que si cette Rahma se manifeste par bien des attributs divins (les Beaux Noms), cette notion de Rahma en est leur base : la Création est un acte de miséricorde de Dieu. Une tradition rapporte une parole de Dieu disant :  « J’étais un trésor caché et j’ai aimé être connu, aussi ai-je créé le monde », si bien que les créatures sont, en un certain sens, des théophanies de Dieu et « Dieu aime ses théophanies ».

bismillah_al_rahman_al_rahim_by_haidarimohammad-d718yhgUne autre tradition rapporte que Dieu a inscrit sur son trône la devise qui dirige ses décisions et qui dit, simplement : « Ma miséricorde sera toujours plus forte que ma colère », laissant comprendre que le pardon l’emporte toujours sur le châtiment.

Un grand nombre de ces traditions, d’ailleurs, souligne l’amour de réciprocité qui existe entre le vrai croyant, humble et pauvre devant son Dieu, et Dieu lui-même qui le considère comme son ami (walî).[1] Les musulmans aiment à retrouver cette intimité entre Dieu et Mohammed, que le Coran dit envoyé comme une rahma, miséricorde, de Dieu (Cor. 21,107).

Le Coran (5,54) parle aussi du plan de Dieu qui veut se susciter un peuple que Dieu aime et qui l’aime – Dieu étant l’Aimant et l’Aimé.

Tous ces éléments peuvent être ruminés, médités par les croyants et changer leur climat de vie. La rencontre de chrétiens qui vivent réellement de la révélation que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils, non pas pour condamner le monde mais pour le sauver »  (Jn 3,16-17) peut apporter une confirmation extérieure à cette méditation.

Le texte que nous citons ici nous montre comment cette contemplation de la miséricorde peut féconder le ministère d’un de ces aumôniers de prison musulmans qui commencent à visiter les prisons de France :

Ce vendredi, comme tous les vendredis après midi, j’avais rendez-vous à la maison d’arrêt avec des prisonniers musulmans. Au cours de cette rencontre qu’ils attendent toujours avec impatience, on lit ensemble quelques sourates (Chapitres) du Coran. On répète des invocations que le musulman est sensé dire le matin au moment de se lever et le soir avant de dormir pour apprendre à vivre dans le souvenir du Très Miséricordieux. C’est ce que nous a appris le prophète Mohamed (Psl) et c’est ce que faisait le père des prophètes Ibrâhîm (Psl). L’« ami fidèle de Dieu » répétait constamment :

coran« Gloire à Dieu quand vous parvenez au soir et lorsque vous accueillez le matin et à Lui la louange dans les cieux et sur la terre au cœur de la nuit et de la journée » (Coran 30,17-18).

Après ces lectures des textes fondateurs de l’islam, nous étudions un sujet qui a trait à la Foi, la spiritualité ou la pratique du culte musulman. Ce jour là, j’ai traité un sujet particulièrement important : « les obstacles à la repentance ». Je parlai du cœur et de ses maladies, de l’âme (nafs) et de ses tentations, de la nécessité de la repentance…

Il me fixait de son regard. Il dévorait chacune de mes paroles. De temps en temps, il fermait les yeux, baissait la tête et quand il la relevait, je voyais ses yeux en larmes.

A la fin de mon intervention, comme d’habitude, je réserve 30 minutes aux questions. Il ne parlait pas, visiblement très touché par mon discours qui trouvait écho dans son cœur. Il était enfoui dans ses pensées quand je lui dis : « Tu as peut être des choses à nous dire »

Vous êtes cruel », me dit-il.

Pourquoi ? » lui répondis-je.

Vous avez décrit l’homme que je m’efforce d’être sans y arriver »

Je veux faire la prière 5 fois par jour mais parfois, souvent je n’y arrive pas. Je veux lire le coran tous les jours, ce n’est pas facile »

Je veux être un bon musulman, un modèle dans la société, c’est très dur »,

Je veux être auprès de ceux qui souffrent, les pauvres, les nécessiteux… mais c’est moi-même qui a besoin d’aide ».

Je passe mes nuits en pleurs pour ce que j’ai fait, pour ce que je suis devenu et parce que je ne vois pas le bout du tunnel. Je ne vois que du noir, que du brouillard et je ne trouve personne pour m’éclairer et m’aider à m’en sortir ».

Touché en mon for intérieur par ces cris du cœur, je ne savais vraiment pas quoi dire… et pourtant il attendait une réponse. « Il y a Dieu » lui dis-je mollement, discrètement.

ya-allah« Heureusement, il ne me reste que Lui » me répondit-il.

Et je poursuivis : « Vous savez, ce n’est jamais simple pour tout le monde et moi-même, je ressens souvent les mêmes sentiments que vous venez d’exprimer »

« Sauf que vous avez une famille, des amis, un travail…et le soir lorsque vous revenez chez vous, vous avez peut-être des enfants qui vous disent « papa je t’aime » » me dit-il.

« Moi, à trente ans à peine, je sens que ma vie est derrière moi, je n’ai rien de tout cela. »

« Et le plus dur, c’est le soir, à la tombée de la nuit, il n y a personne pour me dire : je t’aime. Ça aide beaucoup, vous savez. »

Que dire après tout cela ? Comment répondre ?

J’étais vraiment mal. Et soudain, chargé d’émotion, je pris conscience que mon malaise était justement une réponse à toutes ses questionnements :

« Vous savez, toutes les larmes que vous versez le soir, c’est une preuve que Dieu vous Aime. Vous ne pouvez pas imaginer la chance que vous avez. Il y a des personnes qui ne prient pas, qui ne lisent pas le Coran, qui vivent très loin de Dieu, qui font beaucoup de mal autour d’eux et qui ne versent aucune larme », lui dis-je

« Dieu est avec toi, Il t’écoute, Il t’accompagne, Il sait les souffrances de ton cœur. Parle-Lui le soir dans le silence de la nuit. Dialogue avec Lui. Cherche-Le et tu le verras, très proche, plus proche de toi que ta veine jugulaire. Apprends à dialoguer avec Lui et à te souvenir de Lui pour apaiser ton cœur :

« N’est ce pas au souvenir de Dieu que s’apaisent les cœurs » (Coran 13,28).

Il est la lumière des Cieux et de la terre.

Il est proche de ceux qui se rapprochent. Ne l’oublie jamais pas comme il ne faut pas oublier les paroles du prophète (Psl) :

« …Si tu demandes, demande à Dieu et si tu cherches une aide, demande l’aide de Dieu… ». (hadith rapporté par At-Tirmidhi).

« Souviens toi de Dieu dans l’aisance, Il se souviendra de toi dans la peine ». (hadith rapporté par Ibn Abbâss)

Il me lance un très beau sourire et me dit : « merci ». Son visage s’illumine… mais pour combien de temps.

caligraphie-arabeSur le chemin du retour à Lyon, j’écoutai sur radio « Salam » un spot publicitaire : « l’association X organise une conférence en présence du Cheikh Y ». « Une de plus… », me suis-je dit. Il y aura certainement beaucoup de monde à cette conférence et les organisateurs seraient fiers encore une fois de leur exploit. Pendant ce temps, nos enfants souffrent en silence sans que personne ne s’en offusque… mais de tout cela, il ne faut pas parler. N’est ce pas ?

Lorsque j’arrive à la mosquée, le muezzin avait déjà fait l’appel à la prière du Maghreb (le coucher du Soleil). Ce jour là, l’imam avait récité le verset 2,186 du Coran :

« Et quand Mes serviteurs t’interrogent à Mon propos, alors Je suis tout proche ; Je réponds à l’appel de celui qui M’appelle quand il M’appelle. Qu’ils répondent à Mon appel, et qu’ils croient en Moi, afin qu’ils soient bien guidés. »

En rentrant chez moi, ma petite fille m’attendait. Elle me serre très fort dans ses bras et me dit  : « Papa, je t’aime ».[2]

Ces quelques lignes nous avertissent d’éviter le schématisme d’une approche qui voudrait opposer le Dieu d’amour des chrétiens et le Dieu-Juge de l’islam. Notre Dieu à tous est un Dieu vivant qui agit constamment dans le cœur des uns et des autres pour leur dire son amour de Père. Sa compassion franchit tous les barrages que nos dogmes et surtout nos classifications dresseraient entre sa miséricorde et notre besoin d’être aimés de Lui.

Jean-Marie GAUDEUL (Missionnaire d’Afrique)
Ancien secrétaire du SRI (Secrétariat des Relations avec l’Islam)

[1]  Cf. Se Comprendre, N° 95/01, sur les Hadîth Qudsî.
[2]  Par Azzedine GACI,  9 juillet 2008 – source : http://www.oumma.com ou http://www.crcm-ra.org.

Source : Le Dieu miséricordieux dans l’islam, par par Jean-Marie GAUDEUL

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