Novembre de tous les saints !

Comment imaginer que quelques « va-nu-pieds » aient pu par leur propre volonté entraîner un peuple à se soulever pour détruire un mythe et mettre à genoux une puissance militaire qu’il était inimaginable de vaincre ? Comment est-il possible que quelques jeunes, dans leur envie d’en découdre, confiants en leur projet, se soient réunis à Alger le 23 octobre 1954 pour décider que le coup de feu débuterait le 1er novembre 1954 en Algérie, le jour de la Toussaint ?

Par M.C.Belamine

Plus d’un siècle après le débarquement français sur les côtes algéroises, débutait l’épopée du vingtième siècle. Une guerre qui allait changer la face du monde et surtout celle de l’Afrique. Elle allait incarner le mouvement de décolonisation qui modifiait les rapports de force entre faibles et puissants. La France soutenue par l’ensemble du monde occidental affrontait pendant près de huit ans, dans ce qu’elle considérait comme son territoire nationale, une rébellion sous la bannière du Front de libération nationale, le FLN.

Ce qui n’était qu’une insurrection, un problème interne pour les autorités françaises, allait se transformer progressivement en une crise politique d’une gravité exceptionnelle. La France politique n’était plus la même. La quatrième République chutait en 1958. De Gaulle, le héros, revenait au pouvoir et la cinquième République voyait le jour la même année. L’Empire colonial français est devant une impasse. Le choix du général de Gaulle pour la France est inéluctable, il se prononce pour l’autodétermination de l’Algérie le 16 septembre 1959. Une fraction de l’armée française se rebelle contre le pouvoir pour s’opposer au processus des négociations. Mais le conflit débouche finalement sur les « Accords d’Évian » du 18 mars 1962, et l’indépendance de l’Algérie est reconnue le 5 juillet de la même année.

guerre-dalgeriePour la France officielle, il ne s’agissait pas de guerre mais de troubles à l’ordre public, ce que l’on appelait pudiquement « les évènements d’Algérie ». Il a fallu 45 ans et un vote à l’Assemblée nationale, le 18 octobre 1999, pour que la France officielle admette enfin qu’en Algérie une guerre était déclenchée le 1er novembre 1954. C’est ce jour, la Toussaint, que l’Église catholique romaine fête tous les saints, connus et inconnus. Or, la France, « fille ainée de l’Église« , admettra à son insu qu’une poignée d’algériens feront entrer symboliquement leur peuple dans l’ordre des saints.

Et ce qui n’était qu’une guerre d’indépendance se transformera en révolution. Le congrès de la Soummam, le 20 août 1956, la consacrera et donnera naissance à l’acte fondateur de l’État Algérien moderne. Les indépendantistes s’organisent pour affronter une machine de guerre déjà blessée à Diên Biên Phu au Viet Nam deux ans plus tôt. Cette même armée de l’Empire utilisera de façon organisée et systématique la répression des Algériens suspectés d’appartenance ou de sympathie vis-à vis du FLN, pour espérer retrouver un peu de sa contenance, mais cela ne fera que précipiter son échec.

La création du Gouvernement provisoire de la République algérienne (le GPRA), en Égypte, en septembre 1958 ne fera qu’entériner une situation désormais établie, l’Algérie est bien une colonie de peuplement que son représentant le FLN tentera de libérer. Toutes les tentatives pour faire oublier qu’une nation existait et essaie de se libérer de l’occupation seront vaines. Les vieux royaumes de Maurétanie, de Numidie, les dynasties successives qui ont fait l’Algérie, dont la dynastie Ziride, fondatrice de l’actuelle capitale Alger en 960 et unificatrice de l’Ifriqiya centrale en 972, l’attestent de façon irrévocable. Et même si l’ONU, dont la tradition de déni de justice se confirme avec les palestiniens de nos jours,  ne reconnaît pas le droit de l’Algérie à l’indépendance le 13 décembre 1958, les « gueux » de novembre 1954 l’imposeront à la face du monde.

guerre-d-algerie-2_911313En ce jour de la Toussaint de novembre 1954, un peuple presque sans arme, si ce n’est sa seule foi et ses martyrs, prendra son destin en main et fera trembler le monde. Il aura mérité de figurer au « Panthéon » des saints. N’est-ce pas Rome qui au 5ème siècle fêtait les saints et les martyrs en ce jour ? N’est-ce pas « l’Apocalypse de saint Jean » qui est à l’origine de cette fête ? Tous les ingrédients n’étaient-ils pas réunis pour faire de la révolte algérienne, devenue révolution, le symbole de la liberté inaliénable de l’être humain et de tous les peuples?

En France, le 1er novembre, jour de la Toussaint, les morts sont également fêtés et les tombes fleurissent de chrysanthèmes. Cette date fleurie reste ainsi le parfait synonyme de l’apocalypse pour les empires coloniaux. Et même si, aujourd’hui, ils tentent de se reconstituer sous une autre forme, derrière le vil masque de l’ingérence humanitaire, au son des « tambours » de la propagande, les empires coloniaux sont destinés à mourir. Et même si, dans un ultime geste désespéré, ils tentent de nous faire croire, comme l’essayèrent certains députés français en 2005, au « rôle positif de la colonisation », ce qui, en passant, signifie indirectement qu’ils accepteraient eux-mêmes d’être colonisés pour pouvoir en apprécier tous les bienfaits !

Mais au-delà de toutes ces billevesées, la réalité finit toujours par s’imposer. Nul doute que l’exemple algérien saura inspirer pendant encore très longtemps tous les peuples de la terre. Or, tout peuple fier de son indépendance ne peut qu’être digne de sainteté…!

M.C.B.

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