Une erreur d’application de l’étalon or ?

J’ai étudié la monnaie et le crédit depuis plus de cinquante ans. Je pourrais faire la synthèse de mes études comme suit : La plupart, si ce n’est la totalité de grands événements de l’histoire de l’humanité depuis l’avènement de la monnaie a une explication causale. Les causes peuvent être trouvées dans l’utilisation ou l’abus d’utilisation de la monnaie et du crédit — on arrive à ce résultat à condition de s’enfoncer suffisamment profondément dans l’historiographie.

Mon discours se veut sans passion aucune, bien ancré dans la pensée économique et certainement libre de toute tonalité nationaliste.

Ce soir, je voudrai illustrer ma thèse au travers de l’exemple suivant:

La grande dépression de 1930, et en particulier le chômage sans précédent causé par la décision des puissances victorieuses de l’Entente pour revenir à l’étalon-or d’avant guerre mais sans permettre à une institution de compensation issue de l’étalon-or, le marché international des effets, de reprendre du service.

Cette décision a été prise en secret, elle n’a jamais été rendue publique. Or, il n’y a aucun doute sur le fait qu’en 1920 tout le monde, y compris Keynes lui-même, admettait la désirabilité d’un retour expéditif à l’étalon-or. S’il n’y avait pas eu la décision de l’abolir, le commerce des effets aurait repris spontanément.

Le but de cette décision était d’accomplir par la force pure un blocage multilatéral du commerce mondial. Il fallait le remplacer par un commerce bilatéral ou bien, pour nommer les choses par leur nom, un système de troc. Pourquoi les puissances de l’Entente ont-elles pris une décision si sotte qui allait heurter leurs propres producteurs et consommateurs et empêcher la reconstruction ? Elles le firent parce qu’elles voulaient punir l’Allemagne au-delà du Traité de Versailles. Elles voulaient maintenir le blocus de guerre sous un autre nom. Elles voulaient diriger et si nécessaire contrôler les mouvements des biens et marchandises à l’entrée et à la sortie de l’Allemagne. En temps de paix, le seul moyen pour réaliser cet objectif aurait été de réduire le commerce multilatéral à un commerce bilatéral et de bloquer le financement du commerce mondial avec des effets de commerce à court terme, connus sous le nom d’effets réels. Pour exprimer ceci de manière différente, les puissances de l’Entente ont mis fin au crédit auto-liquidateurs et l’ont remplacé par un crédit bancaire artificiel, qu’elles pouvaient contrôler au moyen de leurs banques centrales respectives.

Le commerce mondial d’avant 1914 était multilatéral. Je veux dire que les importations étaient payées par l’émission, l’endossement et l’acceptation d’effets de commerce payables en or à maturité soit 91 jours maximum après l’envoi de la marchandise sous-jacente au négoce. Et avec trois bonnes signatures : celle de l’exportateur, celle de l’importateur et celle d’un acceptant reconnu, l’effet de commerce subissait une métamorphose remarquable. Il se transformait en monnaie. Éphémère bien sûr mais une monnaie cependant. L’exportateur pouvait l’utiliser pour payer ses importations en le revendant après l’avoir endossé à un exportateur d’un pays tiers. Cet exportateur pouvait de même payer ses importations et ainsi de suite. Et c’est seulement à la lumière de ces faits que l’on peut expliquer l’expansion sans précédent du commerce mondial sur une période de 100 ans entre 1815, la fin des grandes guerres napoléoniennes, et 1914, au début de la première guerre mondiale. Un tel niveau record du commerce mondial n’aurait pas été possible sans une clearing house pour l’étalon or, le marché des effets réels. Géographiquement, cette institution de compensation (clearing house) était située à Londres. C’étaient les grandes maisons de négoce londoniennes et les banques sur lesquelles les effets de commerce étaient tirés, couvrant la marchandise transportée d’un pays « A » à un pays « B ». C’étaient de grandes maisons de crédit qui les acceptaient. Et une fois endossés et acceptés, ces effets volaient de leurs propres ailes et de leur seul pouvoir comme seul l’or monnaie peut circuler, sans friction.

Et c’était cette grande institution de clearing de l’étalon-or à Londres qui a bloqué pour ne pas dire saboté la décision des puissances de l’Entente à Versailles au moment de leur victoire vindicative. Elles n’ont jamais examiné les larges conséquences économiques de leur décision, celles produites au-delà des effets immédiats évidents comme par exemple mettre le commerce extérieur allemand sous contrôle. Elles ont complètement failli à voir les conséquences à plus long terme.

Pour montrer à quel point la décision de bloquer la circulation des effets de commerce réels était peu avisée, considérez les arguments de l’économiste Heinrich Rittershausen (1898-1984) présentés dans une monographie intitulée Chômage et Formation du Capital, publiée en 1930 et dont il est évident qu’elle a été rédigée avant que la grande dépression ne devienne une réalité. Rittershausen a prédit que juste après l’effondrement de l’étalon-or, une vague incroyable de chômage à l’échelle mondiale jetterai l’économie internationale dans la prostration.

Dans le cadre d’une économie mondiale financée par les effets réels de commerce, il existait une chose que nous pourrions nommer à défaut d’autre terme plus approprié, un Fonds Salarial – duquel les salaires des ouvriers qui produisaient les biens les plus demandés par les consommateurs pourraient être payés. Veuillez vous rappeler que ces biens -pendant toute leur période de gestation de 91 jours- ne pouvaient être vendus au consommateur final. Et c’est uniquement ce dernier qui réglait ses achats en pièces d’or. Ni le producteur de biens semi-finis, ni le grossiste, ni le détaillant ne payaient en or : ils émettaient ou endossaient des effets commerciaux. Et cela pouvait prendre 91 jours (ou 13 semaines ou 3 moins ou un trimestre) avant que l’effet réel n’arrive à maturité et ne soit transformé en or et que les ouvriers ne reçoivent leur salaire. Mais les ouvriers doivent se nourrir, se vêtir, se chausser et se loger pendant ce temps. Ils ne peuvent pas attendre trois mois que les marchandises soient vendues au consommateur final qui réglera ses achats en or. Les salaires doivent être payés toutes les semaines et non pas seulement une fois par trimestre.

Ainsi, donc, le fonds salarial est absolument nécessaire à la conservation d’un commerce mondial et au plein emploi à l’échelle atteinte avant 1913. Un tel fonds salarial ne pouvait exister qu’en vertu du marché des effets commerciaux. Une telle quantité d’effets réels flottants dans le monde permettait de payer les salaires et le reste servait au payement des fournitures. Le système travaillait extrêmement bien. Le chômage « structurel » n’existait pas avant la première guerre mondiale.

Ce fonds a donc été sottement détruit par les puissances victorieuses de l’Entente au moment où elles ont décidé de bloquer le financement du commerce mondial par le biais des effets de commerce réels tels qu’ils existaient avant 1914. Le résultat obtenu : le commerce mondial ne s’en est jamais vraiment remis. En fait, il a fallu la plus grande partie du vingtième siècle pour que le volume de commerce mondial atteigne son niveau ancien de 1913. La période transitoire a été une période de « touch and go » (de rebond). Le commerce bilatéral, le troc ou les paiements directs en or et l’échange de l’or ont remplacé ce moyen de crédit auto-liquidatif ainsi que l’on nommait le crédit créé par les effets réels de commerce.

La destruction du fonds salarial n’a pas été remarquée tout de suite. La grande inflation due à la première guerre mondiale a insufflé un stimulus suffisamment important pour combler pendant une décennie entière l’absence de moyen de fonds stables grâce auxquels les salaries pourraient être payés. Bien sûr, en fin de course, cependant, le surplus monétaire serait englouti par une extraordinaire explosion d’activité spéculative dans les titres boursiers, l’immobilier et les actions des sociétés joint-stocks. Les effets réels n’étaient visibles que par leur brillante absence.

Quand la monnaie est devenue rare après l’éclatement des bulles spéculatives les unes après les autres: la bulle des bonds du Trésor US dans les années 1920, la bulle de l’immobilier en Floride en 1925 et la bulle boursière en 1929, l’absence de fonds salarial détruit dans la décennie précédente est devenue évidente immédiatement. Il n’y avait plus d’argent pour payer les ouvriers. Les ouvriers furent mis au chômage. Ils devenaient dépendants des aides. Une vague de chômage sans précédent, comme un tsunami, a déferlé sur le monde. Les dictatures ont pu éviter la malédiction du chômage en anéantissant les libertés civiles : Lénine sous la bannière du socialisme et Hitler au nom du national socialisme.

Le seul économiste au monde qui avait prévu ce qui allait arriver, c’était Rittershausen. Mais il était traité par la communauté internationale des économistes avec le même mépris que la délégation allemande le fut lors de la conférence de paix de Versailles. Un nouveau credo économique fut promulgué dont le prophète était John Menard Keynes et qui fit une volte-face complète. Il était l’opposant le plus féroce au retour de la Grande-Bretagne à l’étalon-or en 1925. Non pas parce qu’il réalisait que la renaissance de l’étalon-or en Grande-Bretagne n’était pas viable du fait qu’il lui manquait un attribut indispensable, une institution de compensation. Mais Keynes s’opposait à un étalon-or sur le plan doctrinaire. Selon lui l’étalon-or était obsolète, « contractionniste », un obstacle au progrès. La nouvelle donne appelait des taux de changes flexibles qui pouvaient être facilement manipulé au service d’un agenda politique caché. Keynes était l’enfant terrible de la science économique. C’était l’antithèse parfaite de Rittershausen. Il était passé maître en démagogie et il avait mis la science économique sens dessus dessous. Depuis des milliers d’années le problème de la science économique était le problème de la rareté de l’épargne et de la surconsommation, en particulier durant les guerres coûteuses. Keynes a inventé le terme de sur-épargne et son jumeau de sous-consommation. Ces notions sont aussi détestables que saugrenues. Mais enfin le monde, en quête désespéré de sortie de crise, les a adoptées. C’est exactement ce que Keynes attendait. Il était très adroit pour manipuler le monde entier grâce à un verbiage intelligent mais qui manquait totalement de substance.

Rittershausen d’un autre côté n’avait pas d’autre motivation cachée. Il voulait tout simplement trouver la vérité. Et en effet, il l’a découverte en montrant la destruction du fonds salarial par le blocage de la circulation des effets réels de commerce. C’est une grande tragédie que Rittershausen soit né en Allemagne plutôt qu’en Grande Bretagne et Keynes en Grande-Bretagne plutôt qu’en Allemagne. Car si l’inverse avait été vrai, alors Keynes aurait été totalement ignoré et Rittershausen aurait été élevé à la gloire internationale, comme l’a été Keynes. Il aurait fait l’objet de l’admiration et d’une acclamation mondiales.

L’histoire ne se répète peut-être pas mais elle il existe cependant de ressemblances troublantes. La grande crise financière de 2008 est un écho, une réminiscence de cette sorte à la grande dépression de 1930. Ou bien se pourrait-il que la grande dépression de 1930 soit le messager de quelque chose de bien pire : la grande crise de 2008 et ses conséquences dont l’ombre plane encore sur le monde ?

Les derniers restes de l’étalon-or ont été abolis en 1971 quand le président républicain Richard Nixon a failli aux obligations internationales des USA payables en or —soit presque 40 ans après que le président démocrate Franklin D. Roosevelt- ait failli à ses obligations sur le marché obligataire de l’or domestique. Cela a déclenché la vague d’impression de monnaie comme imaginée à l’origine par Keynes puis plus tard, arrangée académiquement et rendue acceptable politiquement par Milton Friedman. Au début, le processus était bon sous le slogan « vous n’avez jamais été mieux lotis » mais tout comme dans les années 20, les années folles, les spéculateurs se sont saisis de la monnaie nouvellement imprimées et l’on empochée. Une nouvelle fois, les bulles spéculatives éclatèrent les unes après les autres. Et maintenant le monde est confronté aux pires prospects de chômage imaginables. Bien pire que ceux que Ritterhausen avait prévus en 1930. Nous pouvons, en utilisant sa méthodologie, prédire qu’une Grande Dépression II se prépare. Le monde est toujours en manque d’un fonds salarial. Il existe une armée élargie de chômeurs qui doivent se nourrir, se chausser, se vêtir et se loger. L’argent pour cela n’est pas disponible. Encore une fois, les gouvernements vont devoir créer de la monnaie à partir de rien pour payer les allocations chômage.

Le seul moyen évident pour sortir de cette impasse, c’est de ressusciter le fonds salarial en permettant la circulation spontanée des effets de commerce réels utilisés pour la dernière fois en 1914. A moins que quelqu’un ne suggère que ce fait ne puisse être accompli sous le régime des monnaies non-convertibles, mais attention : les effets de commerce réels ne peuvent fonctionner que s’ils viennent à maturité en or. Il est impensable qu’ils puissent venir à échéance en une monnaie non convertible, une monnaie-papier. Un effet de commerce réel est un IOU (IOU est une abréviation de « I owe you », c’est-à-dire une reconnaissance de dette) dont le règlement est promis/dû en or et il offre la possibilité d’un réamorçage, d’un nouveau début. Un billet non convertible, c’est un billet qui dit « je ne vous dois rien du tout » et qui n’offre rien en contrepartie. Un instrument de qualité inférieur -au mieux- et un instrument d’escroquerie -au pire-. Un billet réel pour être plus clair, c’est un instrument qui vient à échéance en un instrument financier supérieur. Car, autrement il ne peut pas circuler. Ainsi la réhabilitation des effets de commerce réels présuppose la réhabilitation simultanée de l’étalon or. Les deux vont ensemble, comme le gant et la main.

La meilleure manière de retourner à l’étalon-or pour le gouvernement américain serait d’ouvrir la Monnaie américaine à l’or comme il est prévu par la Constitution américaine qui elle-même a été violée par des présidents assoiffés de pouvoir tels Franklin D-.Roosevelt et ses successeurs, dont chacun d’entre eux avait d’ailleurs juré de la soutenir, et cela pour mieux la contourner et la piétiner

Ce serait un acte extraordinaire de magnanimité pour un nouveau président de réinstaurer les provisions monétaires de la Constitution américaine.

Il n’existe aucun autre moyen d’éviter l’effondrement du château de cartes constitué de dettes ou de parer au tsunami du chômage et de la défaillance globale de la loi et de l’ordre.

Antal FEKETE, Conférence donnée au Munich Economic Talk, le 6 Octobre 2010 – 24h gold

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