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Près de cent ans plus tôt, soit en 1935, le grand Henry de Montherlant connu pour sa très grande lucidité a résumé en une conférence, une seule, la nocivité du monde médiatique. Et lorsqu’il parle d’inutilité, c’est probablement là les limites de sa compréhension de l’influence du monde des média. Car l’inutile est par essence sans effet, l’on peut le considérer incolore et inodore. Mais pour ceux qui observent, et scrutent même, le monde qui nous entoure, il serait indécent de considérer l’action des média inutile sans cela les guerres qui se multiplient ne sauraient trouvaient de défenseurs parmi la multitude de hérauts vantant les mérites de la démocratie à la canonnière…

La presse un service inutile

Chacun de nous, sans être homme public, a pu constater qu’un fait qui le concerne, ou dont il a été le témoin, rapporté dans un journal, l’est presque toujours sous une forme inexacte, et parfois violemment contraire à la réalité. Que sera-ce s’il s’agit d’hommes publics ! On m’a cité des interviews de personnages très importants, parues dans un journal important lui aussi, et imaginaires d’un bout à l’autre : l’interview n’avait pas été prise ! (…)

Par Henry de Montherlant

presse-2Le moyen le plus puissant et le plus répandu qu’ait de nos jours le monde des choses inférieures pour menacer l’homme de la rue dans sa possession de soi-même, la presse, le fait donc vivre dans un univers de fictions. Plus encore qu’au cours des siècles passés, l’imposture est son élément. Qu’on ne juge pas que j’ai donné ici une part trop grande à la presse. N’importe quelle insanité sociale, entre autres la guerre, la faire accepter est l’affaire d’une campagne de presse de six semaines. Notre condition, notre vie, les vies de ceux qui nous sont chers, sont à la merci des directeurs de journaux, et des journalistes.

L’actualité entre en nous d’une autre manière, par l’information orale.

Je demandais un jour à M. Doumergue[i] : « Combien y a-t-il d’hommes, dans toute la France, qui connaissent la réalité de la situation ? Deux mille ? » Il me répondit : « Pas même. »

Gaston Doumergue

Supposons néanmoins que notre information nous vienne par un de ces « moins de deux mille ». L’informateur voit la réalité, ou plutôt ne voit que son apparence : première perte de la réalité, par rapport à nous. Il a sur elle une opinion, qui après tout n’est qu’une opinion : seconde perte de réalité. Nous prenons cette opinion, que nous arrangeons à notre manière, et qui au surplus, en cet état, n’est encore qu’une opinion : troisième et quatrième pertes de réalité.

Si l’on veut bien admettre que la plupart des informations que nous recueillons dans le monde ne nous viennent pas de première, mais de seconde ou de troisième main, et qu’en cours de route elles se sont vidées à chaque relais d’un peu de vérité, on appréciera ce qu’il reste de la précieuse substance dans l’opinion qu’au bout du compte nous faisons nôtre. Encore ai-je négligé l’hypothèse où l’homme « informé » nous aurait fait quelque conte par discrétion. Sans parler de l’hypothèse où l’homme informé ne le serait pas.

Reconnaissons-le : nous vivons parmi des fantômes. Nous parlons, nous agissons, nous nous échauffons à propos de choses dont nous ne savons rien. Nous recevons sur nous et nous mêlons à nos remuements les ombres portées par des objets qui nous sont invisibles, dont nous n’avons aucune idée. Pareils à cet avion sans pilote, qui devait être dirigé à distance au moyen d’ondes, si nous entrons dans la vie de la cité, nous sommes menés par des forces que nous ne soupçonnons pas ; et c’est à faire le jeu de l’adversaire qu’il nous arrive — combien de fois ! — d’user notre énergie, quand ce n’est pas notre substance.

On plaisante le café du Commerce, les parlotes et les passions des hommes qui ne savent pas. Mais le café du Commerce est à tous les échelons. Nos congrès, nos « conseils », nos « mouvements », nos « États généraux », c’est le café du Commerce, avec les lunettes d’écaillé en plus, je veux dire prétention et jargon. Relisez un journal vieux de six mois seulement, et cherchez, parmi les actes des hommes dont le compte rendu est là, ceux qui ont servi vraiment à quelque chose. Vous verrez que des trois quarts de tout cela il reste ce qui reste d’une danse de mouches dans un rayon de soleil. Vous faites la moue : « Cela n’est pas neuf. » Oui, mais le sait-on ?

Il est une autre raison pour que votre perception des événements contemporains soit fausse : ils sont trop près de nous. Ainsi les images d’un film, vues d’un fauteuil des premiers rangs. Il n’y a pas que d’être à être, que l’éloignement rapproche. Ce ne sont pas seulement nos informateurs qui sont des illusionnistes, mais la vie elle-même. C’est l’avenir qui saura ce que nous sommes.

« La possession de soi-même », Conférence de Henry de Montherlant du 8 mars 1935.

[i] Gaston Doumergue, Président français de 1924 à 1931

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